«Il était une fois... une petite fille rousse, avec de très grands yeux verts, et un coeur avec tellement d'amour qu'elle aurait voulu aider l'univers. Cette petite fille adorait les chevaux. Elle demandait toujours à son papa si elle pouvait avoir un cheval, à elle, à aimer. Son papa lui répondait, la plupart du temps, que le prix d'un cheval était trop élevé, et que quand elle serait grande, elle pourrait s'en procurer un, si elle le voulait. En attendant, la petite fille passait tous ces temps libres à visiter les écuries avec son père, qui prenait soin de ses autres chevaux. Il lui montrait comment les approcher, comment leur parler, comment les dompter, comment les faire courir, comment les brosser, les peigner, les soigner. Et, surtout, comment lire dans leurs yeux ce dont ils avaient besoin, pour mieux le leur donner.
La petite fille passa des années, comme ça, à soigner les autres chevaux. À attendre de pouvoir en avoir un, à elle. Elle s'imaginait, bizarrement, que le jour où elle aurait son cheval, enfin, elle pourrait le monter, et s'envoler vers les océans, plonger vers les abysses lumineux des sirènes, et en revenir, chevauchant son Pégase. Pégase, elle l'avait choisi parmi tous les autres chevaux. Il était vaillant, et fort, et habille, mais têtu comme une mule. Seule la petite fille arrivait à en tirer quelque chose. Il va sans dire que le papa n'aimait pas beaucoup Pégase, puisqu'il ne lui apportait que des problèmes, par son comportement asocial. «Comment je vais pouvoir le vendre, s'il n'écoute personne, s'il se rebiffe toujours ?» se demandait-il.
Un matin, elle se rendit comme à son habitude aux écuries, pour soigner «son» cheval, celui qu'elle avait adopté. Son Pégase à elle. Mais il n'était pas dans sa stalle. Elle se rendit donc aux manèges, où elle le vit, à l'entrainement, piaffer d'impatience et de mécontentement. Et à ce moment, malheur arriva. Pégase s'élança, sous les ordres du dresseur, pour sauter l'obstacle et s'affala en plongeant vers le terrain boueux. Sa patte avant avait heurté la poutre. Cassée, sa patte était cassée. Immédiatement, tous les soigneurs se précipitèrent vers Pégase. À leurs visages, la petite fille compris que la situation était désespérée. Puis elle vit le dresseur se rendre aux bâtiments et en revenir avec un fusil.
La petite fille supplia le dresseur, qui voulait abattre l'animal. «Je vous en prie, je vous en supplie, ne le tuez pas. Il va guérir.» Le dresseur lui répondait, invariablement : «Une blessure à la patte, comme celle-ci, ça ne guérit jamais tout à fait, ma petite, et il souffre, alors je dois l'abattre.» Mais la petite fille voulait tant protéger son cheval qu'elle s'étendit de tout son long sur son flan, et dit au dresseur : «Alors il faudra m'abattre moi aussi, puisque je souffre.»
Sur ces faits, alerté, le papa arriva. Et dit à la petite de laisser tomber, de faire cesser les souffrances de l'animal. Mais la petite tenait à le garder en vie, son Pégase. Elle dit alors qu'elle allait elle-même payer le vétérinaire, et en prendre soin, plusieurs fois par jour, le matin, et le midi, et en revenant de l'école, après le souper, et avant d'aller dormir. À bout d'arguments, le papa céda, et confia à la petite fille son Pégase. Il lui donna donc, en règle, tous les droits sur le cheval.
Matin, midi et soir, la petite s'enfermait avec Pégase et lui murmurait à l'oreille de douces paroles pour qu'il puisse guérir. Elle en prenait un soin jaloux et maladif. Parfois, la nuit venue, son papa devait la réveiller pour qu'elle rentre dormir à la maison, quand elle s'endormait dans la stalle. Plusieurs fois par jour, la petite caressait le plâtre de Pégase, elle lui faisait faire de petits exercices, elle le brossait, lui parlait, lui faisait écouter de la musique, lui racontait des histoires, le nourrissait. Elle le soignait désespérément.
Un matin, après plusieurs mois de bons soins, le vétérinaire décida qu'il fallait déplâtrer la patte de Pégase. S'il se tenait debout tout seul, il s'en sortirait. La petite fille était anxieuse, mais avait confiance en son cheval. Elle l'avait si bien encouragé, elle lui avait si bien montré comment il devait se comporter, comment il devait se tenir debout, comment il devait désormais réagir, qu'elle savait qu'il allait épater la galerie.
Évidemment, une fois le plâtre ôté, Pégase se remit sur pieds. Il vacilla, une ou deux fois, puis se tint solidement debout, les fers bien appuyés au sol. Pégase était guéri ! La petite fille avait réussi, avec acharnement, compréhension, patience et amour, à guérir Pégase. Non seulement était-il totalement sur pied, mais il était dorénavant d'une approche si douce, si docile, qu'il faisait l'envie des autres éleveurs. Pégase était un champion, désormais.
En revenant de l'école, un soir, la petite allait comme à son habitude, visiter son cheval. Plus là, il n'était plus là. Elle courut partout, cria son nom, mais aucune réponse. Pégase était disparu. Elle s'empressa d'aller trouver son père pour lui rapporter ce malheur. Ce dernier lui répondit que Pégase avait été vendu, dans la matinée, pour une très grosse somme d'argent. Et qu'avec cette somme, la petite pourrait se racheter un autre cheval à aimer.
La petite fille était atterrée. Complètement défaite, triste, et en colère. Et à partir de ce jour, elle décida que tous les prochains chevaux qu'elle allait se procurer allaient être des chevaux malades, qui auraient besoin de soins, d'affection et d'amour, pour qu'elle puisse les soigner et les remettre sur pieds, avec son grand coeur qui voulait tant leur donner.»